Le dialogue chapitre X (Ste Catherine de
Sienne)
De la providence de Dieu à
l’égard de ceux qui sont encore dans l’Amour
imparfait.
Sais-tu très chère fille, quels
moyens j’emploie pour faire sortir l’âme
imparfaite de son imperfection ?
Quelquefois je la livre à
elle-même, à la multitude variété des
pensées qui confusément l’obsèdent, et
à l’acidité de son esprit. Il lui semble alors
qu’elle est entièrement abandonnée de moi,
qu’elle n’a plus d’affection pour rien ; ni
pour le monde, parce qu’en réalité elle
n’en n’a pas ; ni pour moi croit-elle parce
qu’elle n’éprouve en elle-même aucun
sentiment sauf dans sa volonté, une certaine disposition
à ne pas vouloir m’offenser. Cette porte de la
volonté libre, je ne donne pas licence aux ennemis de
l’ouvrir. Je permes bien aux démons et aux autres
ennemis de l’homme d’enfoncer d’autres portes
mais pas celle-là qui est la principale et dont
dépend le sort de la cité de l’âme.
C’est au libre arbitre qu’est confié la garde de
cette porte. C’est moi qui l’est fait libre, à
lui de répondre, à son gré, oui ou
non.
Nombreuses sont les portes de cette
cité. Mais il en est trois qui ont plus d’importance
que les autres.
La principale est celle que je viens de dire, la volonté,
qui est inexpugnable, si elle ne consent à se livrer, et qui
commande les deux autres qui sont la mémoire et
l’intelligence. Si la volonté consent à lui
livrer passage, l’ennemi, l’amour-propre, fera
irruption dans la place, avec toute la troupe hostile qui le suit.
Dés lors, l’intelligence est envahie par les
ténèbres ennemies de la lumière, et la
mémoire est occupée par la haine, par le ressentiment
que provoque en elle le souvenir de l’injure reçue,
haine et ressentiment directement hostiles à la
charité, à l’amour du prochain. Elle est assaillie soudain par
le souvenir de mille plaisirs du monde, aussi nombreux, aussi
variés que les divers péchés qui sont les
ennemis nés des vertus.
Ces portes une fois livrées, toutes
les autres issues s’ouvrent d’elles-mêmes ;
ce sont tous les sens du corps, qui sont les organes correspondants
aux facultés de l’âme. L’affection
déréglée de l’homme, qui a ouvert ses
portes, est donc en communication avec ces organes ; tous
ceux-ci, par conséquent, sont contaminés par la
corruption de la volonté, et leurs opérations
s’en trouvent elles-mêmes souillées.
L’œil donne et propage la mort parce que
désormais, il n’est occupé qu’à
considérer que des œuvres de mort, avec des regards
dissolus, des manières provocantes, un extérieur
déshonnête, signe de la vanité et de la
légèreté du cœur. L’homme est
ainsi pour lui-même et pour les autres une cause de
mort.
O malheureux ! Je t’avais
donné tout cela pour élever tes regards vers le Ciel.
La beauté de mes créatures devait te conduire
à moi, pour y contempler la beauté de mes
mystères ; et c’est en bas que tu regardes ;
Tu n’as d’yeux que pour la boue, et tu n’en
retires pour toi que la mort !
L’oreille aussi prend plaisir aux
choses déshonnêtes, elle accueille les propos sur
autrui pour la pouvoir juger. Que ne l’emploie –t-elle
à écouter ma parole et à s’informer des
besoins du prochain ! C’est pour cela que je l’ai
faite !
La langue a été donnée
à l’homme pour annoncer ma parole et faire aveux de
ses fautes, comme aussi pour coopérer au salut des
âmes. Il l’emploie au contraire, à
blasphémer contre moi, son Créateur, et à la
perte du prochain. N’est-ce pas elle, en effet, qui met en
pièces sa réputation, qui murmure contre lui, qui
calomnie ses œuvres, rabaissant les bonnes et exaltant ses
mauvaises. Jurements, faux témoignages, paroles lascives,
dangereuses pour soi-même et pour les autres, voilà
ses méfaits. Et n’est-ce pas elle encore, qui lance
des mots d’injures qui traversent le cœur du prochain
comme un poignard et provoquent sa colère ? Que de
maux, que d’homicides, que d’impuretés, que de
haines, que de vengeances, que de pertes de temps sont imputables
à la langue !
L’odorat ne pêche-t-il pas lui
aussi par le plaisir désordonné qu’il recherche
dans ses propres sensations. Et le goût, avec son
avidité insatiable, avec ses appétits
déréglés, toujours en quête de mets
variés et sans cesse renouvelés, comme s’il
n’avait comme objectif que de remplir le ventre ! Elle
ne remarque pas, la pauvre âme qu’elle ouvre ainsi la
porte à tous les abus, que les excès de la nourriture
allument dans sa chair fragile de violents désirs où
elle risque d’être consumée.
Les mains, à leur tour, prennent
plaisir à dérober le bien d’autrui, et trouvent
leur satisfaction à des actes bas et
déshonnêtes, elles que j’ai faites pourtant,
pour assister le prochain dans ses infirmités et pour
répandre l’aumône qui subvient à sa
détresse ! Les pieds ont été
donnés pour porter le corps, pour le transporter d’un
lieu à un autre, là où l’appelle sa
propre utilité ou celle du prochain, pour la gloire et
l’honneur de son nom : et ils ne servent
qu’à courir à des lieux de perdition, à
toutes les occasions de péché, aux conversations
légères et corruptrices, par lesquelles il
entraîne au mal et les autres et lui-même, au
gré de sa volonté
désordonnée.
Tout cela je te l’ai dit, ma
très chère fille, pour te donner sujet de pleurer sur
la désolation où es réduite la noble
cité de l’âme, et pour te faire voir quels maux innombrables
font irruption par la porte principale de la volonté. Moi,
cependant, n’ai donné licence à aucun de ses
ennemis d’en franchir le seuil, bien que, comme je l’ai
dit, je leur laisse faculté d’attaquer les autres
portes. Ainsi, je permets que l’intelligence soit
occupée par les ténèbres d’esprit ;
quelquefois, c’est la mémoire qui a comme perdu tout
souvenir de moi ; en d’autres temps, c’est toute la
sensibilité qui semble en révolte, tous les sens du
corps qui se sont mis en insurrection. Même à regarder
les choses saintes, à les toucher, à les voir,
à les sentir, à s’en approcher,
l’âme éprouve des troubles dans la
sensibilité, comme si tout
provoquait, chez elle, des émotions déshonnêtes
et corruptrices. Mais rien de tout cela ne donne la mort à
l’âme, car je ne veux pas sa mort, pourvu qu’elle
prenne garde de ne pas ouvrir la porte de la volonté. Je
permets à ces ennemis de s’agiter au dehors, mais non
de pénétrer au-dedans. Ils ne peuvent entrer
dans la place, qu’autant que la volonté propre le
veut.
Et pourquoi exposer ainsi à tant de
tourments et d’afflictions cette âme entourée de
tant d’ennemis? Ce n’est pas pour qu’elle
succombe et perde le trésor de ma grâce, mais pour lui
donner une idée plus haute de ma providence. Je veux
l’amener ainsi à se confier en moi, et non pas en
elle-même je veux la réveiller de sa
négligence, et par le péril qui la trouble lui faire
chercher un refuge en moi, son unique défenseur. C’est
moi qui suis son père, un père tendre, qui veut son
salut, et, dans cette pensée, travaille à la rendre
humble, à la convaincre qu’elle n’est pas,
à lui faire reconnaître que l’être et les
grâces qui s’ajoutent à l’être, elle
a tout reçu de moi qui suis sa vie.
Et comment l’âme apprend-elle à connaître
que je suis sa vie, et à découvrir l’action de
ma providence, au milieu de ces assauts? Par la grande
délivrance Je ne la laisse pas continuellement se
débattre dans ces épreuves elles vont et viennent,
suivant que je le juge utile à son progrès.
Parfois
elle croit être en enfer, et soudain, sans aucun effort sans
aucun acte de sa part, elle se trouve délivrée et
éprouvant un avant-goût de la vie éternelle.
Une grande sérénité est descendue en elle, il
lui semble que tout ce qu’elle voit lui parle de Dieu, et
tout. son cœur s’embrase d’amour, dans la
contemplation de ma providence, qui s’est ainsi
manifestée à elle. Elle voit qu’elle a
été retirée d’une violente
tempête, sans qu’elle fût pour rien dans
cette délivrance. La lumière lui est venue à
l’improviste sans qu’elle y pensât; elle
comprend, dès lors, que c’est mon inestimable
charité qui, seule, est venue à son secours au moment
de sa détresse, quand elle n’en pouvait
plus.
Pourquoi donc, quand elle s’appliquait elle-même
à l’oraison et à ses autres exercices
ordinaires, ne lui ai-je pas répondu par un rayon de
lumière qui eut dissipé ses
ténèbres?
—
Parce qu’elle était encore imparfaite, et
qu’ainsi elle eût pu s’attribuer à
elle-même, dans son exercice, ce qui ne lui appartenait
pas. Tu vois comment, les combats qu’il faut subir, sont un
moyen pour celui qui est encore imparfait d’arriver à
la perfection, par l’expérience:qu’il fait,
dans ces assauts, de ma divine providence. C’est par
là même qu’il s’élève
au-dessus de l’amour imparfait.
Il est encore une
sainte ruse que j’emploie pour déprendre
l’âme de son imperfection. Je lui
fais
concevoir, pour quelque créature, une affection spirituelle
et particulière, en plus de l’amour
général qu’elle doit à tous. Par ce
moyen elle s’exerce à la vertu et sort peu à
peu de sa négligence son cœur se détache des
autres créatures qu’elle aimait d’un amour trop
sensible, père, mère, frères, sœurs ;
son amour se purifie peu à peu de toute passion et elle en
arrive à ne les aimer plus que pour moi son Dieu. Ainsi cet
amour que je lui ai inspiré, réglé suivant la
mesure que je lui ai moi-même imposée sert à la
délivrer de l’attachement excessif qu’elle avait
auparavant pour les créatures, et l’arrache par
là même, tu le vois, à cette
imperfection.
Mais il est encore un autre effet de cette
affection spirituelle c’est de permettre à
l’âme d’éprouver si elle m’aime
parfaitement, ou non, comme aussi la créature qu’elle
aime ainsi spirituellement. C’est à cette
expérience que j’ai voulu la soumettre par cet amour,
en lui ménageant l’occasion de se rendre compte
elle-même de la valeur de ses sentiments. Si elle ne prenait
conscience de ce qu’ils sont, il lui importerait peu
qu’ils fussent ou non de moi, elle n’en concevrait ni
déplaisir ni joie.
Je lui ai déjà fait connaître par ce moyen,
t’ai-je dit, qu’elle était encore imparfaite. Or
il est bien certain que si l’amour qu’elle a pour moi
est imparfait, imparfait aussi doit être celui
qu’elle porte à la créature raisonnable. Car la
charité parfaite du prochain dépend essentiellement
de la parfaite charité que l’on a pour moi. La
même mesure de perfection ou d’imperfection
qu’elle a mise dans son amour pour moi se retrouve dans
l’amour qu’elle porte à la créature.
Comment son affection spirituelle pour la créature va-t-elle
lui faire
discerner cette mesure? A bien des signes. Et même
si elle veut avoir l’œil ouvert, son intelligence ne
tardera guère à l’apercevoir et à la
constater par l’expérience. Mais comme je t’en
ai entretenu largement eu un autre endroit, je ne t’en
dirai ici que quelques mots.
Cette créature, elle l’aime,
ai-je dit, d’une affection particulière. Et
voilà soudain qu’elle croit s’apercevoir
qu’elle en est moins aimée. L’amie, semble-t-il,
a moins d’attention pour elle; il fait plus rare ces
entretiens qui lui procuraient tant de consolation, tant de profit,
tant de douceur; ou bien, et surtout, elle a cru voir que cette
personne aimée réserve plus fréquemment pour
une autre ces rencontres et ces conversations. La peine
qu’elle éprouve de leur privation n’en devient
que plus cruelle!
C’est cette peine qui l’introduit dans la connaissance
d’elle-même.
Dès lors, si elle veut obéir
à la lumière et se conduire avec la prudence qui
doit régler ses affections, c’est d’un
amour plus parfait qu’elle aimera cette créature que
je lui ai donnée comme un moyen. Elle comprendra que
c’est par la connaissance d’elle-même et par la
haine qu’elle a conçue de son propre sentiment,
qu’elle aura raison de son imperfection et pourra
s’élever à la perfection. Une fois là,
son amour deviendra de plus en plus parfait, de plus en plus grand,
et pour les créatures en général, et pour
cette créature en particulier, moyen providentiel que ma
bonté lui a ménagé, pour l’encourager
à la haine de soi et à l’amour de la vertu, en
cette vie de pèlerinage ; pourvu cependant qu’elle ne
soit pas assez sotte
pour se laisser dominer et troubler par sa peine au point de
s’abandonner au dégoût de l’esprit, au
chagrin du cœur, et de renoncer à ses
exercices.
Dans ces conditions, cette affection
constituerait un vrai danger : l’âme tournerait
à sa propre ruine et changerait, en instrument de mort, ce
que je lui procurai comme un moyen de vie. Non, ce n’est pas
là ce qu’elle doit faire. Qu’elle donne à
son zèle un autre objet, pour le rendre saint. Qu’avec
humilité elle se reconnaisse indigne des consolations
qu’elle recherchait et dont elle se voit privée.
Qu’elle considère à la lumière de la
foi, que c’est la vertu qui doit être le motif
principal de son amour, et que la vertu n’a pas
diminué dans la personne qu’elle aime; qu’elle
conçoive alors le désir de supporter toute peine, de
quelque côté qu’elle lui vienne, pour la gloire
et l’honneur de mon nom. C’est ainsi qu’elle
accomplira ma volonté en elle-même, et qu’elle
recevra ce fruit de la perfection; c’est pour la faire
parvenir à cette lumière que j’ai
disposé dans sa vie les luttes, les secours, et tous les
événements.
Voilà les moyens dont se sert ma
providence à l’égard des imparfaits. Il en est
bien d’autres encore : la langue humaine serait incapable
d’en exprimer le nombre et la
variété.